Hans le Malin et les signaux faibles

Le langage des mots et celui du corps sont parfois en désaccord. Kluger Hans nous en a fait une brillante démonstration il y a de cela… plus d’un siècle. Lisez son histoire qui a défrayé la chronique en son temps.

portrait de Hans le Malin

Hans le Malin

Hans le Malin1 de son vrai nom germanique Kluger Hans est un cheval né en 1895 et mort en 1916 au champ d’honneur lors de la première guerre mondiale. Ce cheval est devenu célèbre dans toute l’Europe de l’époque par ses ‒ prétendues ‒ capacités cognitives hors du commun. Après avoir été éduqué quatre années durant par son maître, Wilhelm von Osten, comme l’aurait été tout enfant d’école primaire par un maître d’école, il est devenu capable d’effectuer des additions, soustractions, multiplications et divisions. Il pouvait aussi épeler des mots, lire et résoudre des problèmes, reconnaître et désigner des couleurs, le tout en communiquant avec des frappes de son sabot droit ou des mouvements de sa tête.

expérimentation avec Hans le Malin
Ce don exceptionnel a mis la communauté scientifique de l’époque en ébullition car après plusieurs expérimentations menées par de grands scientifiques à la probité tout aussi incontestable que la compétence, il s’est avéré qu’il n’y avait ni truc, ni tour de magie, ni tricherie, ni aucun subterfuge décelable. Jusqu’à ce qu’un certain Oskar Pfungst, psychologue de son état s’en mêle. Voici ce qu’il rapporte dans son étude2 :

[...] Mais Hans ne savait pas seulement compter, il pouvait aussi résoudre des problème d'arithmétique. Il était familier des quatre opérations de base. Il pouvait convertir des fractions en nombres réels et vice versa ; il pouvait résoudre des problèmes de mesures et tout cela avec une telle aisance qu'il était difficile, pour une personne un peu rouillée dans ce domaine, de le suivre. Les problèmes suivants sont des illustrations de ce qu'il pouvait résoudre. « Combien font 2/5 + 1/2 ? » Réponse: 9/10 (dans le cas des fractions Hans tapait d'abord le numérateur, ensuite le dénominateur; dans ce cas donc d'abord 9, ensuite 10). Ou encore: « J'ai un nombre en tête. Je soustrais 9 et il me reste 3. Quel est ce nombre que j'avais en tête ? » — 12. [...]

expérimentation avec Hans le Malin
M. Pfungst émit l’hypothèse que la clef du mystère résidait dans le lien entre l’expérimentateur et le cheval qui devait utiliser l’un de ses sens pour capter la réponse correcte chez l’expérimentateur. Il tenta donc de priver le cheval de ses sens à commencer par la vue. Ainsi le cheval, muni d’œillères grand format, ne pouvait plus avoir l’expérimentateur dans son champ de vision. Quand le cheval pouvait voir une personne connaissant la réponse à la question de l’expérimentateur, son taux de réponses correctes avoisinait les 98% quelle que soit la complexité de la question. Quand ce n’était pas le cas, le score tombait à 10% que le hasard lui permettait d’atteindre. M. Pfungst mit au point deux protocoles de tests qu’il nomma respectivement procédure sans connaissance (procedure without knowledge) et procédure avec connaissance (procedure with knowledge)3. Dans le premier, l’expérimentateur ne connaissait pas la bonne réponse, dans le second il la connaissait. Si vous vous êtes demandé un jour comment les protocoles de test en double aveugle ont été inventés, la réponse est simple : c’est grâce à Hans le Malin et Oskar Pfungst qui ont aidé la communauté scientifique de l’époque à se méfier des biais d’expérimentation et particulièrement de la relation subtile entre l’expérimentateur et l’objet expérimenté. Ainsi la vue du cheval était le vecteur de sa soi-disant exceptionnelle performance intellectuelle.
expérimentation avec Hans le Malin

Le génie de la perception non verbale

Dans la poursuite de ses expérimentations, M. Pfungst nota quelques signes imperceptibles de hochement de tête de l’expérimentateur et un redressement de la tête tout aussi indiscernable lorsque le cheval arrivait au nombre correct de coups frappés du sabot. Il se rendit compte par la suite qu’il lui suffisait de reproduire ce schéma corporel sans poser aucune question au cheval pour que ce dernier entame son tambourinage du sabot et le stoppe au moment voulu.
expérimentation avec Hans le Malin

Alors Hans le Malin était-il un génie équidé ? La réponse me semble être affirmative en ce qu’il était doué d’une perception hors du commun du message corporel de son interlocuteur. Cela en fait un sujet unique dans son espèce4 et même dans l’espèce homo sapiens qui lui prêtait des capacités cognitives quasi anthropomorphiques. D’infimes messages corporels que toute une armée de scientifiques n’avait su détecter malgré une quantité invraisemblable d’expérimentations pouvaient être captés par un animal et utilisés en réponse pour satisfaire l’expérimentateur.

Bien plus tard, d’autres génies de la perception non verbale ont fait parler d’eux. Milton Erickson, le père des thérapies brèves, était doué d’une capacité d’observation hors du commun. Dans un article publié avec Ernest Rossi en 1977, il déclare : « quand il y a une question cruciale à propos d’un patient et que je ne veux pas passer à côté du moindre détail, j’entre en transe »5. Pour lui, la transe du thérapeute lui permet notamment d’être plus conscient des nombreux messages subliminaux non verbaux que les patients émettent inconsciemment.
Milton Erickson

Carl Rogers, le père de l’écoute active, disait « Quand j’ai été écouté et entendu, je deviens capable de percevoir d’un œil nouveau mon monde intérieur et d’aller de l’avant. Il est étonnant de constater que des sentiments qui étaient parfaitement effrayants deviennent supportables dès que quelqu’un nous écoute. Il est stupéfiant de voir que des problèmes qui paraissaient impossibles à résoudre deviennent solubles lorsque quelqu’un nous entend. ». Il nous parle là d’une capacité d’écoute qui embrasse et restitue subtilement l’ensemble du verbal, du para-verbal et du non-verbal.
Carl Rogers

Éric Berne, le père de l’analyse transactionnelle, a théorisé le concept de jeu psychologique6 dans lequel les interlocuteurs se transmettent des messages cachés dans leur communication en faisant dissoner le verbal, le para-verbal et le non-verbal. Le ton de la voix peut être, à lui seul, un encouragement ou bien un reproche. Il en va de même de l’expression du visage.
Éric Berne

Et vous, comment écoutez-vous le corps de votre interlocuteur ?

Finalement vous devez faire face à une information bien plus subtile que le simple enchaînement de mots prononcés par votre interlocuteur. Il vous faut écouter ses mots, bien sûr. Au-delà, il vous faut comprendre le rythme et l’intonation, qu’expriment-ils ? Parallèlement le corps de votre interlocuteur parle à vos yeux. Ces trois vecteurs sont comme une sorte de trio musical qui vous transmet une mélodie dont la richesse est insoupçonnée. Écouter les mots c’est comme lire une partition. Capter tous les messages de votre interlocuteur c’est écouter la symphonie qu’il vous offre. Ils provoquent en vous une émotion qu’il vous faut aussi appréhender. Des sentiments vont traduire cette émotion. Lorque vous renvoyez ces sentiments à votre interlocuteur, vous lui faites le cadeau d’une écoute profonde et ajustée. Vous lui offrez une alliance sincère et respecteuse.

La prochaine fois que vous aurez une personne en face de vous, qui vous parle, écoutez-la aussi avec vos yeux et, comme Hans le Malin, vous comprendrez peut-être ce qu’elle vous dit au delà des mots…


Bibliographie

1 Watlzawick (Paul), La réalité de la réalité - Confusion, désinformation, communication, Éditions du Seuil, 1978, p. 37
2 Pfungst (Oskar), Clever Hans - A contribution to experimental animal and human psychology, Henry Holt Company, 1911, p. 13
3 Ibid, p. 35
4 Je vous invite tout de même à aller voir l’histoire de Peyo un contemporain de Hans le Malin, doué lui aussi de facultés exceptionnelles.
5 Erickson (Milton) et Rossi (Ernest), L’intégrale des articles de Milton H. Erickson. Tome 1 : De la nature de l’hypnose et de la suggestion, Satas, 1980, p. 146
6 Berne (Éric), Games people play, Grave press, 1964